« Je me dis que la vie peut basculer en un instant »

Peux-tu te présenter et nous raconter ce qui t’a amené à ce voyage ?

Ça fait maintenant environ cinq ans que j’ai quitté mon job. J’étais commercial dans l’industrie, je gagnais très bien ma vie, j’avais acheté ma maison et j’étais en train d’acheter un immeuble. J’étais devenu, comme je le dis moi-même, « un gros con. » Il y a cinq ans, j’ai fait un burn-out. J’ai tout vendu — ma baraque, tout — et j’ai acheté un billet d’avion pour partir voyager en Europe. C’est là que j’ai découvert la randonnée et le surf. Les voyages se sont allongés petit à petit : un mois, deux mois, trois mois, quatre mois… En 2024, il ne me restait plus d’argent. Je préparais à ce moment-là un gros projet de marche longue distance, autour de 5 000 km à pied, avec l’idée d’aller un jour jusqu’à 14 000 km.
Côté caractère, je me décris comme plutôt un ours protecteur — calme la plupart du temps, mais qui peut montrer les crocs si besoin. Je me pensais hyper résilient. La suite m’a prouvé que c’était plus compliqué que prévu.
Comment s’est passée ton arrivée en Australie ?
Je suis arrivé en février 2024. Les premiers jours ont été rudes : j’étais dans une auberge de jeunesse miteuse, un endroit vraiment dégueulasse, avec des embrouilles et pas assez de lits pour tout le monde. Je m’y suis retrouvé à squatter. C’était trop cher, horrible. Je suis resté cinq ou six jours, le temps de faire les papiers et de m’acheter une voiture.
Une fois la voiture achetée, il ne me restait quasiment plus d’argent. Je m’étais fixé une règle : dès que je croise quelqu’un, je m’arrête et je demande du travail. Ça a été galère — plusieurs fermes visitées sans succès, mon GPS qui lâche, je me suis retrouvé perdu le long d’une voie ferrée sans aucun réseau, environ 5 dollars sur le compte. J’ai lancé le drone en mode statique pour y voir mieux. Je vois des bâtiments. J’y vais et je tombe sur un type, je lui demande du travail avec mon anglais approximatif. Il me montre une chambre et me dit : « tu commences demain à 6h. »
Quel a été ton parcours professionnel là-bas ?

Ce premier boulot, c’était de la maintenance de pneus sur une station minière qui était aussi une ferme de 200 000 hectares avec 4 000 à 5 000 vaches, du côté de Port Hedland. Je m’occupais aussi du bétail, pendant environ un an. Ensuite je suis rentré en France six mois, entre deux visas — j’en ai profité pour faire Compostelle.
Mon ancien patron était prêt à me sponsoriser, donc je prévoyais de revenir bosser pour lui. 6 mois pour lui et 6 mois pour mes défis sportifs. Mais la veille de mon arrivée où j’arrivais en Australie pour la deuxième année il m’a prévenu qu’il changeait d’avis. Il m’a juste autorisé quelques jours sur place.
Je suis reparti sur les routes après une semaine là bas. J’ai avalé beaucoup de route. Victoria, SA, Tasmanie. J’ai tenté pleins de fermes mais sans résultat. J’ai fini par faire du woofing chez une vieille dame pour quinze jours : au départ, juste nourrir les chevaux le matin, en échange d’une caravane et de la nourriture. Au final, j’ai coupé des dizaines d’arbres et refait des clôtures. J’ai trouvé un boulot ensuite sur King Island. J’ai donc mis ma voiture dans le ferry et ai suivi en avion.
J’ai bossé pour une grosse ferme laitière pendant 2/3 mois.
Tu as eu un accident là-bas. Peux-tu nous en parler ?
En octobre 2025, j’ai eu un accident de tracteur en travaillant avec les vaches.
Depuis, je me bats contre l’assurance — rendez-vous médicaux, démarches, un système que je trouve incompréhensible. Je suis resté sur place jusqu’en avril 2026, puis j’ai été relocalisé à Melbourne pour être plus proche des médecins. Je me bats toujours avec les assurances aujourd’hui.
J’en suis déjà à environ 30 000 dollars de frais médicaux avancés. L’assurance envoie experts et avocats pour essayer de prouver que je n’ai rien. C’est vraiment cette bataille médicale qui rend mon parcours singulier, et qui m’a fait comparer concrètement le système de santé français et le système australien — ils sont absolument différents, et sur ce point-là, on peut critiquer la France tant qu’on veut, mais ici on a l’habitude de se battre pour obtenir gain de cause même quand la porte est fermée en face.
J’avais pourtant beaucoup d’assurances — santé, sports extrêmes, rapatriement, assurance de carte bancaire — mais je suis quand même tombé dans une zone grise. On voyage de façon insouciante, et on se rend compte que toute ta vie peut changer en une fraction de seconde.
Qu’est-ce qui t’a le plus marqué dans ta rencontre avec les Australiens et leur culture ?
J’ai croisé deux visages très différents : des « rednecks » plutôt alcooliques d’un côté, et en Tasmanie, une population plus âgée et réservée, plutôt tournée vers la retraite. De façon générale, j’ai trouvé les Australiens assez fermés, pas évident de créer du lien sur le long terme. Paradoxalement, j’ai eu beaucoup plus d’affinités avec des Philippins et d’autres communautés asiatiques qu’avec de « vrais » Australiens.
Qu’est-ce que tu as le plus aimé dans la vie australienne ? Et le plus détesté ?
Ce que j’ai adoré, c’est la liberté : pouvoir débarquer dans un boulot, commencer trois minutes après, et repartir quand tu en as envie. La vie en van ou en 4×4, s’arrêter où on veut, prendre sa douche à la station-service — cette liberté-là, je trouve ça génial.
Ce qui a été le plus dur, c’est le système de santé — évidemment, vu mon histoire — et le côté social. Je fantasmais sur ces grandes discussions autour du feu entre voyageurs, et en réalité ça reste souvent superficiel. Ce sont deux cultures totalement différentes.
Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui hésite à tenter l’aventure ?
Je pense qu’il faut vraiment se demander « pourquoi. » On est 75 000 Français en Australie, et beaucoup se retrouvent en fait juste posés sur un canapé, sur Internet. Est-ce que ça vaut le coup de traverser la planète pour ça ? Je pense sincèrement qu’on est en train de se plier en français, de faire du parasitisme — et je suis désolé de le dire aussi cash, mais il y a des jeunes de 20 ans persuadés de devenir riches, qui traînent dans des magouilles, et ça ne donne pas une bonne image de la France.
Mon conseil : arriver avec un vrai projet, ou de l’argent de côté, sinon on retrouve les mêmes galères qu’en France pour trouver du boulot. Et je pense aussi qu’il faudrait que nos ambassades préparent mieux les gens, notamment sur les questions d’assurance.
Un endroit ou un souvenir qui t’a particulièrement marqué ?

Mon endroit préféré, c’est l’outback, où on allait regarder des couchers de soleil magnifiques sur le désert. Un souvenir marquant — plus dur celui-là — c’est un épisode extrême de chaleur et de tempête de sable en plein désert, où on vivait au générateur avec de l’eau rationnée.
Aujourd’hui, quelle place l’Australie occupe-t-elle dans ta vie ?
J’y suis encore, donc c’est une question à laquelle je pourrai vraiment répondre plus tard. Aujourd’hui je vis avec une forme de syndrome post-traumatique lié à l’accident. Je ne veux pas voir ça de façon totalement négative — c’est une expérience qui a remis en cause mes projets de vie, mais qui reste une expérience. L’Australie, c’est un pays qui peut autant t’offrir l’extrême que te le reprendre.
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